Comment lutter contre la fracture numérique et le décrochage en LP : réponse de deux enseignantes

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Voici ici un dialogue entre deux professeurs de LP ( F. Truffaut pour Thérèse, et P. Lescot pour Valérie), toutes deux confrontées aux mêmes problèmes et les réponses qu'elles ont pu y apporter : comment rester en lien avec tous les élèves, s'assurer qu'ils puissent avoir accès aux enseignements à distance, comment conserver un rythme de travail et ne pas renforcer le décrochage, quel type de contenus proposer aux élèves et comment les évaluer, sur quel tissu associatif s'appuyer...

  • Comment avez-vous établi le lien avec vos élèves au début du confinement ? 

Valérie : La première problématique a été en effet de garder le lien avec les élèves, sachant qu'en lycée professionnel, l'absentéisme voire le décrochage sont une préoccupation. La priorité était d'entrer rapidement en contact avec eux. Le premier jour, j'ai essayé le CNED, la classe virtuelle, puis je suis passée par le téléphone et par WhatsApp. 

Thérèse : J'ai procédé de la même façon : j'ai appelé tous les élèves, j'ai envoyé des sms aux parents. Mais comme les élèves changent souvent d'opérateurs et de numéros de téléphones, il a fallu une demi-journée pour mettre à jour les contacts. Pour cela, j'ai nommé des administrateurs, des élèves volontaires qui sont allés sur Snapchat récupérer les numéros des élèves qui avaient changé de numéro ou d'opérateur.

 

  • Quels choix avez-vous faits : consolider les acquis ou continuer le cours ? 

Valérie : j'ai fait le choix de ne pas introduire de nouvelles notions ; j'ai préféré faire des révisions

Thérèse : avec les Terminales, je suis partie de la dernière évaluation. J'ai ciblé quelques révisions à faire afin de revoir les points qui n'avait pas été retenus ou compris. J'ai travaillé aussi sur la méthodologie sur des compétences de base très simples, comme rédiger une phrase complète par exemple.

 

  • Comment avez-vous choisi d’évaluer le travail des élèves ? 

Valérie : j'ai fait le choix de ne pas noter mes élèves, et de les féliciter à chaque fois qu'ils me rendent un travail. C’est une période de stress pour les élèves, notamment les Terminales qui attendent des annonces pour le bac, c'était inutile de rajouter un stress supplémentaire.

Thérèse : Pour ma part, je continue à évaluer sous forme de note, mais sur des compétences très ciblées et je ne note jamais le premier jet. L’élève m'envoie son brouillon, on corrige une fois ou deux fois, je donne des indications pour améliorer la production et ce n'est que lorsque la production est satisfaisante que je note. Tous les élèves ont une note tout à fait correcte et encourageante, c’est valorisant. J'envoie régulièrement un bilan individualisé aux parents via WhatsApp.

 

  • Comment avez-vous assuré le suivi du travail des élèves ?

Thérèse :  Il est très important d'archiver tous les travaux envoyés par les élèves ; d'abord ce sont des indicateurs de leur implication, de leur suivi mais aussi de leur progrès durant ce confinement ; c'est aussi pour moi une base pour personnaliser les apprentissages et éventuellement faire des petits groupes de compétences.

Valérie :  L’ordinateur familial, quand il y en a un, peut être occupé par un parent en télétravail ou un autre membre de la fratrie. Le plus souvent, les élèves font une photo de leur travail rédigé à la main. Il faut donc télécharger ces photos, avec une qualité souvent médiocre, et pour la correction c'est chronophage. Le retour individuel est indispensable, mais cela prend du temps.

Thérèse : je suis entièrement d'accord cela multiplie notre temps de travail.

 

  • Quelles sont les modalités de travail mises en place avec les élèves ?

Thérèse : J'alterne le travail en classe entière où nous sommes tous connectés, sous forme de cours dialogué, le travail en petit groupe pour l’entrainement à rédiger des réponses et l'accompagnement personnalisé où je vais prendre un temps privilégié avec un seul élève. En Première nous avons travaillé sur les philosophes des Lumières et le combat contre l'injustice ; je leur ai fourni des textes, des documentaires ou des films en accès libre à regarder, des chansons à écouter. Je leur ai demandé de me proposer des exemples de combats actuels contre l’injustice. Ils peuvent aussi me proposer des choses, je leur fais toujours un retour. C’est important pour moi qu'ils puissent continuer à acquérir une culture générale.

Valérie :  Pour la classe première bac pro vente, j'ai de la chance car je travaillais sur l’épreuve orale de contact téléphonique du BEP MRCU :  Cette épreuve- là est très facile à préparer dans ce contexte !

 

  • Comment avez-vous accompagné les élèves dans ce contexte où l’autonomie dans le travail est indispensable ? 

Thérèse :  j'essaie de leur donner des outils pour être autonome. Il faut essayer de préserver un rythme scolaire : se lever tôt, se coucher tôt et garder des horaires de repas ; avoir ses affaires à portée de main.  Il faut aussi de la souplesse : certains s'occupent de leur petit frère petite sœur, à certains moments il y a beaucoup de bruit :  c'est pour cela que tous les échanges sont soit écrits sur le groupe WhatsApp, soit enregistrés en audio ce qui permet aux élèves de travailler en décalé J'ai aussi créé un groupe interclasse pour la section gestion administration qui regroupe Seconde, Première et terminale afin qu'ils puissent s'entraider au niveau de la méthodologie de travail.

Valérie :  Grâce aux témoignages recueillis par la CARDIE, j'ai appris que Thérèse appelait ses élèves tous les matins à 8h30 pour leur faire garder un rythme scolaire ; je regrette de ne pas l'avoir fait ! Dans la classe où je suis professeure principale, grâce mes collègues avec qui je suis en contact, je connais tous les travaux qu'ils ont à rendre. Avec chaque élève, nous élaborons ensemble, par téléphone, un planning pour la semaine. La conversation est ritualisée : je leur demande comment ils vont, comment vont leurs parents, s’ils ont fait du sport, puis nous déroulons le planning. Et pour certains, avec qui j’avais de moins bons rapports en présentiel, c’est plus simple, et ils me rappellent s’ils ont raté mon appel ! Professeure de matières professionnelles, j’ai beaucoup d’heures avec les élèves et donc par rapport à d'autres collègues j'ai moins de classes, c’est pour cela aussi que je peux le faire.

 

  • Et concernant Parcoursup, comment avez-vous assuré le suivi ?

Thérèse :  j'ai passé quatre jours entiers aider les élèves à rédiger la lettre de motivation pour Parcoursup, et je pense que je vais proposer à l'établissement de créer l’année prochaine des ateliers de rédaction pour cette lettre de motivation. Une des grandes difficultés pour les élèves, en terme d’autonomie, est de réussir à archiver leurs documents sous forme numérique et les classer de manière à pouvoir les retrouver. J'ai décidé que systématiquement je leur ferai scanner tous leurs documents et je leur ferai stocker sur un cloud afin qu’ils aient tous les documents nécessaires pour Parcoursup.

Valérie :  J’ai moi aussi été submergée par les lettres pour Parcoursup. Aux élèves que j’ai en classe se sont ajoutés ceux que j’encadre avec les cordées de la réussite… je ne m’en sortais vraiment pas, même avec l’aide de mes collègues ! Heureusement l’association C'possible m'a proposé son aide et chaque élève a pu ainsi bénéficier d'un coach. Il avait à la fois la correction des professeurs et puis aussi d’un bénévole de l’association (cadre, DRH à la retraite …). J’en profite pour les remercier chaleureusement ainsi que Mme LARTIGUE, chargée de mission qui a organisé en un temps record les mises en relation !

 

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