Journal d’une enseignante confinée et de ses élèves

VISUEL PADLET CLG ANNE FRANK

Anne Schneider, enseignante de Français au collège Anne Frank (11e), nous ici livre de façon très personnelle son ressenti face à la mise en place de la continuité pédagogique et la manière dont elle a choisi de faire traverser l’épreuve du confinement à ses élèves.

« Le jeudi 12 mars 2020, lorsque Emmanuel Macron a pris la parole pour décréter la suspension des cours dans tous les établissements scolaires, j’attendais et j’espérais cette annonce depuis le début de la semaine, depuis que j’avais commencé à prendre la mesure de la dangerosité du virus qui frappait la France et le monde.
La décision, donc, me sembla fondée et me rassura. Nous cessions tous, élèves, enseignants et leurs familles, de mettre inconsidérément notre vie en péril. Mais elle m’inquiéta aussi : à quel point ce virus devait-il être dangereux pour que le Président prenne ainsi la décision de mettre tout un pays pratiquement à l’arrêt, économiquement... Car, c’était certain, si les écoles s’arrêtaient, à coup sûr un confinement, plus ou moins dur, allait être annoncé dans la foulée. Ce qui ne tarda pas, en effet.
Mais, avant même cette seconde annonce, cette fois par le Premier ministre, on nous parlait de mise en place d’une continuité pédagogique, de l’impérieuse nécessité de poursuivre notre mission éducative à travers des cours diffusés par internet.
La tâche me paraissait colossale, pratiquement inaccessible... Et puis, il s’agissait avant tout de vivre, de survivre à cette attaque virale, là se trouvait la mission première que l’on nous confiait ! Comment s’autoriser à aller poursuivre nos élèves avec d’impérieux apprentissages, alors qu’eux-mêmes étaient peut-être en train de combattre contre la mort ; ou bien leurs proches ? Emmanuel Macron avait parlé de « guerre », contre le virus. Mes deux parents avaient connu, enfants, la Seconde Guerre mondiale. Pas question de « continuité pédagogique » à l’époque. Cela ne les avait pas empêchés, plus tard, de mener tous deux de très brillantes études... Sans doute même cette expérience de la guerre, à partir du moment où ils avaient réussi à la traverser et à lui survivre, les avait-elle d’une certaine manière enrichis, leur avait-elle permis de prendre conscience du luxe immense que représentent les études ; un luxe qui suppose que tout va bien autour de soi, que le sol est stable, la survie assurée, et que l’on peut alors se préoccuper de sa propre construction intellectuelle. Un luxe dont trop d’élèves se montrent aujourd’hui totalement inconscients. Triste privilège des générations préservées...
Je passai deux jours prostrée, tourmentée de pensées contradictoires, capable seulement de m’intéresser à ce maudit virus, sur lequel je dévorai toute la documentation possible. 

Mise en place de la continuité pédagogique et entrée dans le confinement

Il faut croire que ma conscience d’enseignante, la conscience de ma responsabilité professionnelle et de mon devoir, chemina également durant ce vendredi et ce samedi où je croyais l’avoir reléguée à l’arrière-plan. Au sortir de ce sas, je savais quelle serait ma démarche.
Ma première publication, dès le mardi 17 mars, à mes trois classes, deux Quatrièmes et une Troisième, commença par ces mots :
« Bien chers élèves,
Vous l’avez vu, l’arrêt des cours, envisagé, est arrivé encore plus tôt que prévu. Lorsqu’ils reprendront, j’imagine que vous n’aurez jamais été aussi contents de retrouver le chemin de l’école !
En attendant, nous allons essayer de rester en lien. Inutile de se mentir, un travail à distance ne vaudra jamais ces moments où, réunis dans une même salle, nous cherchons, réfléchissons, questionnons, expliquons tous ensemble. D’autant que je sais bien que vous n’avez pas tous un même accès à Internet. C’est le moment de faire jouer la solidarité entre vous, et de veiller, entre vous, à ce que les messages reçus circulent à travers l’intégralité du groupe classe, par-delà les inimitiés ou sympathies plus ou moins puériles.
Toutefois, soyez aussi responsables que doivent l’être les adultes : restez dans le virtuel, évitez de vous retrouver, de vous côtoyer physiquement ; nous vivons l’étrange moment où manifester son amour ou sa sympathie à quelqu’un consiste à se priver du plaisir de le voir ».

Rapidement, le rythme se prit. A chaque classe, deux longues publications par semaine : un cours ou une correction en littérature ; un cours ou une correction en grammaire.
Comme je l’avais expliqué à plusieurs parents délégués en début de confinement, je me sentais incapable d’exiger de mes élèves des restitutions de travaux notés : les conditions étant plus qu’inhabituelles, nous ignorions ce que les élèves vivaient de leur côté. Avaient-ils tous un accès à Internet ? On pouvait en douter. Et, dans l’hypothèse d’une notation, qui noterions-nous : un parent, un grand frère, un ami ? D’ordinaire, les enseignants font en sorte d’évaluer des travaux réalisés sur table, donc dans des mêmes conditions d’aide et de durée. Je pouvais donc demander un retour de travaux, sur lesquels je porterais un avis, mais non une note. Seules seraient évaluées l’implication des élèves dans les travaux proposés, leur régularité, non le contenu précis des copies. Et nous assurions notre devoir nourricier en leur proposant des cours, des corrections. Nous proposions, ils disposaient. Cela semblait légitime, compte tenu des circonstances.

Projet d’un « Journal de confinement »

Fin mars, à l’approche des vacances de Pâques, se posa, pour moi, la question de savoir que proposer à mes élèves pendant la période de suspension des cours. Jusqu’alors, nous avions finalement poursuivi nos activités en littérature et grammaire - pour l’orthographe, certaines classes étaient d’ores et déjà inscrites au Projet Voltaire, mais l’expression écrite s’était trouvée délaissée. Or nos esprits étaient tant occupés du Covid que je ne me voyais pas demandant à mes élèves une expression écrite banale, qui vise à les distraire ou à les entraîner vers d’autres rives. Non. Je préférai faire front. Et je publiai, de nouveau à mes trois classes :
« Pour accompagner cette étrange période de confinement, je vous propose de tenir un « Journal du confinement ». Je ne le noterai pas comme une autre expression écrite et ne pourrai vous le corriger aussi précisément, mais je le lirai et mettrai un fort bonus sur leur moyenne à celles et ceux qui me l’auront remis. Vous pourrez me le rendre soit en format papier, lorsque nous nous retrouverons (mais quand ?), soit, mieux, me le transmettre, à chaque fin de semaine, sur mon mail.
Il serait organisé comme suit :
- une introduction, décrivant vos réactions à l’annonce du Président de la République, le jeudi 12 mars 2020, qui décrétait la suspension des cours : vos pensées, impressions, actes ;
- l’entrée dans le « Journal » : vos réactions, pensées, impressions, actes, durant les jours suivants :

    • vendredi 13, dernier jour de cours ;
    • samedi 14 et dimanche 15 ;
    • lundi 16, à l’annonce du confinement ;

- le confinement lui-même :

    • son organisation, ce qui se répète de façon rituelle ;
    • le journal proprement dit, jour après jour : les événements nouveaux, vos réactions à eux, vos impressions, pensées sur cette période.

Vous pouvez tout à fait illustrer votre écrit de toutes les manières possibles : dessins, photos, documents divers, plus ou moins longuement commentés.
Ainsi, vous conserverez de cette période un document précieux. Et vous aurez travaillé votre style et votre réflexion, votre sensibilité, votre sens de l’observation...
À vos plumes ! Et toute à la hâte de vous lire ! » 

Retours des élèves...

Tous ne répondirent pas à l’appel. Mais plusieurs se prirent au jeu et ils furent de plus en plus nombreux, finalement, à m’envoyer leurs productions régulières ou à rejoindre leurs camarades dans cette démarche. L’attente n’est jamais aussi bien comblée que lorsqu’elle l’est au-delà même de ce qu’elle espérait. Autant dire que je fus souvent heureuse, en explorant les différents mails qui m’amenaient à passer mes journées entières les yeux rivés à l’écran.
Je laisse ici les citations « dans leur jus », pour parler comme les antiquaires, donc sans corriger les fautes d’orthographe et de langue).

...au discours du 12 mars 
  • « Le jeudi 12 Mars 2020, le président à annoncé la fermeture des écoles. Lorsque j'ai entendu la phrase annonçant cette nouvelle, j'ai eu un énorme frisson qui a traversé tout mon corps. J'ai mis du temps à réaliser ce qu'il se passait. J'étais content car la semaine qui arrivait allait être une semaine pleine de contrôle, je pensais donc que la semaine à venir allait être plus tranquille. Mais c'est aussi à ce moment que j'ai réalisé la gravitée de la situation. On m'a dit que c'était la première fois dans l'histoire que l'humanité vivait au ralenti. Durant toute la soirée, j'ai pensé à ce qu'il pourrait se passer par la suite : confinement total, couvre feux, et je pense que c'est à cause de cela que je n'ai pas très bien dormis cette nuit là » (Q.). J’indique entre parenthèses, à la fin de chaque citation, les initiales du prénom de son auteur. Ici : la fraîcheur de l’enfance, avec la joie à l’idée de la suppression des cours, se mêle ici joliment à la naissance d’une conscience adulte, avec la prise de conscience d’une gravité de la situation.
  • « Jeudi 12 mars, à 20h, Emmanuel Macron a annoncé la FERMETURE DES ÉCOLES dès lundi et jusqu'à nouvel ordre, pour limiter la propagation de la pandémie du Coronavirus !!! Et oui, ça m'a paru un peu dingue, d'ailleurs je pense que comme moi, tout le monde a été assez choqué par cette décision !!! Si on en arrive là, ça veut dire que la situation actuelle est de plus en plus grave, que nous sommes en train de vivre un moment historique de notre vie... Mais j'ai eu l'impression que la plupart des élèves étaient super content, alors que moi je me suis tout de suite dit qu'il n'y avait pas vraiment du bon dans tout ça! Parce que le fait de ne plus aller au collège veut aussi dire que je ne vais pas voir mes amis tous les jours et je risque de m'ennuyer chez moi ! » (A.) : une moindre part d’enfance, là. Immédiatement, la conscience d’une gravité, l’anticipation d’un manque.
  • « Jeudi 12 mars 2020 : annonce du Président décrétant la suspension des cours. Ce soir là n’était pas un soir comme les autres, nous le savions par avance. Le contexte faisait grossir la rumeur. Chacun pensait savoir ce qui allait se passer. Le Président devait parler à 20 heures pour faire quelques déclarations. Or, il faut bien admettre,   que la parole présidentielle est rare donc si le Chef de l’Etat annonçait son intervention, on ne pouvait qu’attendre des informations essentielles. A ce moment-là, j'espérais - sans doute comme l’ensemble des étudiants - que les écoles ferment et je croyais que cela nous mettrait en vacances. Vous imaginez, des congés supplémentaires, au beau milieu de l’année ? Qui n’en voudrait pas ? 20 heures précises, l'allocution commence. E. Macron évoque tout un tas de sujets : le remerciement aux soignants, la gravité des enjeux, l’importance de la responsabilité de chacun, l’attention aux plus vulnérables... A vrai dire je voulais seulement entendre le moment de la fermeture des écoles. Un peu égoïste j’avoue, je ne pensais qu’à ce qui me concernerait directement. Le reste, ma foi... Le moment tant attendu arriva. Monsieur le Président annonça que tous les établissements scolaires, les crèches, les universités resteraient porte close jusqu’à nouvel ordre. Immédiatement, j’ai bondi de joie, je me réjouissais déjà des grasses matinées, je rêvais de tout ce temps libre. Selon moi, les professeurs mettraient bien une semaine à s’organiser, nous envoyer des travaux et d’ici là, je serais bel et bien en vacances. Cependant, mes parents m’ont mis en garde : la situation italienne laissait deviner de la suite des événements. Le pays voisin ayant 9 jours d’avance sur nous sur le déroulement de l’épidémie, il y avait fort à parier que nous subirions le même sort : le confinement total. » (J.) : une maturité et une lucidité remarquables, ici.
 ...pendant le confinement
  • « Quand je revins dimanche soir la réalité me frappa de plein fouet. La semaine suivante, première semaine du confinement partiel, se passa avec une sorte de régularité ennuyante. Je travaillais une heure et demie le matin, idem pour l’après-midi, faisais chaque jour une petite séance de sport chez moi, bien sûr, et passais le reste du temps avec ma famille, à faire des activités avec mon petit frère et à parler en vidéo-conférences avec mes amis. J’aurais bien aimé rentrer plus dans les détails mais, disons que je ne me souviens plus de grand-chose, à force de faire toujours la même chose, on oublie. Je me rappelle quand même que durant cette semaine j’ai pu relire, pour la cinquième fois je pense, Twilight. Mais je me souviens de quelque chose d’important, j’étais allongée tranquillement sur mon lit, à penser à ce maudit virus quand une chose me frappa l’esprit. Se dire que des pères, des mères, des fils, des filles, des frères, des sœurs, des oncles, des tantes, des neveux, des nièces, des grands-pères, des grands-mères, des cousins, des cousines… ne puissent assister au dernier souffle d’une personne qui leur est cher, parfois très cher, ne puissent pas l’accompagner dans la Mort. Et c’est ça que je trouve horrible, de se dire que tu ne pourras pas être là pendant les derniers instants d’une personne que tu aimes énormément, je pense que ça bouleverse beaucoup, et que tu vivras toute ta vie avec la sensation de ne pas avoir réellement dit au revoir à la personne. » (E.) : une belle gravité face à une situation portant les citoyens à affronter des expériences aux limites de l’humain.
  • N. réalise ce dessin (ci-dessous) : un joli sens de l’humour, parvenant à réjouir à propos d’une situation par ailleurs tout sauf réjouissante. J’attendais les livraisons hebdomadaires de ce journal comme des promesses d’allègement au sein d’une irrespirable opacité.
  • dessin-temoignage élève
  • « Mais les problèmes ne s’arrêtèrent pas là, ma mère a attrapé le COVID-19, avant elle je l’ai eu au début du mois de mars puis ma sœur l’a attrapée à son tour, je pense que c’est moi qui l’ai contaminée. Toutes les deux nous n’en n’avons pas souffert mais ma mère, qui une santé plutôt fragile, en a souffert. Elle était très fatiguée et ne pouvait rien faire, elle a eu quelques problèmes respiratoires mais rien de grave donc les urgences nous ont dit de la garder couchée dans son lit. C’est ce  qu’on a fait. La semaine suivante c’est mon père qui l’a attrapé à son tour, tout  comme elle, il était fatigué et dormait beaucoup. Ma sœur et moi devions nous occuper d’eux, de nos deux chattes, de l’appartement qui n’est pas tout petit et enfin de nos devoirs. C’est devenu rapidement fatiguant et j’en oubliai certain devoirs.» (L.) : il faut préciser que cette élève avait rédigé son journal non pas au présent, mais au passé, n’ayant - on le comprend - pas eu le loisir de le tenir au jour le jour. Je savais donc, au moment de ma lecture, que tout allait bien, désormais, pour cette famille. L’idée de mon élève ayant dû s’occuper conjointement de ses parents et de ses deux chattes - les deux groupes traités pareillement dans la phrase - me réjouit pour un instant… 

Certes, tous n’entrèrent pas dans cette créativité et je dus en cours de route modifier les règles en demandant à tous les élèves qui n’avaient pas choisi de s’engager dans cette écriture de me restituer systématiquement, par mail, tous les autres travaux, en littérature et grammaire. Par téléphone et par mail, je dus aussi, parfois, expliquer longuement mon choix de privilégier l’écrit pour la diffusion de mes cours, plutôt que le mode de visio-conférence, ou encore rappeler qu’il y avait bien du travail en Français, et non pas « rien du tout », comme certains élèves tentaient - malheureusement avec succès - de le faire croire à des parents parfois trop crédules.

Mais au bout du compte, s’il est vrai qu’il y a eu une dimension de perte (perte de la richesse des échanges oraux en classe, de la pratique d’un écrit apte à être noté et évalué, pour ne citer que ces aspects), il y a eu aussi un gain tout à fait singulier dans l’inflation soudaine et nette de l’importance accordée à l’écrit :  l’écrit des cours diffusés (je songeais souvent, en les rédigeant : « Au moins, ce texte-là du cours, les élèves l’auront lu ! », l’écrit de leurs journaux ou de leurs devoirs, l’écrit de mes réponses évaluatives envoyées par mail, et prenant de ce fait les allures d’une correspondance d’autant plus intense que les échanges directs avaient disparu.
J’ai aussi dû joindre par téléphone plusieurs familles de la Troisième dont je suis également professeur principal, au sujet des démarches d’orientation. Délibérément, je n’appelais pas en masquant mon numéro, si bien que les familles pouvaient en disposer, si elles souhaitaient me rappeler ou me demander une aide ponctuelle. Certains de ces élèves, ayant un accès problématique à Internet, se mirent à m’écrire par texto.

Je me souviendrai longtemps de ce joli échange avec l’une de mes élèves, « A » ; la nuit était déjà bien avancée et je venais de répondre tardivement à un questionnement administratif :
« - Merci, Madame. Bonne nuit.
   - Merci à toi, A. Mais il nous faut dormir, maintenant !...
   - Oui Madame.
   - Tu me fais sourire ! Dors bien !
   - Dormez bien Madame. ❤
   - Merci, A. »
Soudain enrichissement du lien, qui gagne encore en épaisseur. Paradoxe fécond et imprévisible de la distance. »

 

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