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Jean Moulin, la construction d’une figure héroïque

  Le 21 juin 1943, Jean Moulin est arrêté par la Gestapo à Caluire, près de Lyon, lors d’une réunion avec les responsables militaires des mouvements de zone sud. Interné et torturé dans la prison de Montluc, il meurt de ses blessures aux alentours du 8 juillet, lors de son transfert vers l’Allemagne. 80 ans après sa mort, le fondateur du CNR occupe une place à part dans la mémoire nationale et apparait comme la figure de la résistance à l’Occupation. Cette ressource, réalisée en collaboration entre la DAMHEC et le musée de la Libération de Paris-musée du général Leclerc-musée Jean Moulin, se propose d’interroger la manière dont s’est progressivement constituée la figure héroïque de Jean Moulin.

Yann Simon, professeur d’histoire-géographie au lycée Turgot, professeur relais au musée de la Libération de Paris-musée du général Leclerc-musée Jean Moulin.

Olivier Dautresme, IA-IPR, DAMHEC

Un homme en manteau sombre, écharpe de laine au cou et feutre sur la tête, adossé à un mur de pierre, le regard fixé sur l’objectif. La photographie de Jean Moulin, alors préfet d’Eure et Loir, prise par son ami Marcel Bernard début mars 1940, lors d’une promenade dominicale à Montpellier, s’est imposée dans la mémoire nationale de la Seconde Guerre mondiale comme une image iconique.  Dans son ouvrage consacré à Jean Moulin (1), l’historienne Bénédicte Vergez-Chaignon, dit de cette photographie qu’elle « ne s’identifie pas seulement à Jean Moulin, elle signifie la Résistance ». Elle rappelle également qu’en 1999 une plaque reproduisant la photo est apposée à Montpellier, sur le mur devant lequel elle fut prise, érigeant l’endroit en lieu de mémoire. C’est qu’à partir de la fin des années 1960, cette photographie contribue à l’héroïsation de Jean Moulin, renforce sa légende, et participe à en faire l’incarnation de la Résistance. Les plus de quatre cent trente établissements scolaires qui portent son nom à travers le pays (Jean Moulin est le 3e nom le plus donné derrière Jules Ferry et Jacques Prévert), attestent de cette dimension mémorielle singulière.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Au moment de la Libération, la figure du délégué du général de Gaulle auprès des mouvements de résistance, fondateur du Conseil national de la Résistance, apparaît relativement effacée. D’autres, comme celle de Pierre Brossolette, sont davantage mises en lumière. La place occupée aujourd’hui par Jean Moulin dans notre panthéon national est donc le résultat d’une construction mémorielle qui s’inscrit dans l’histoire de la seconde moitié du XXe siècle. Cette construction résulte de circonstances politiques, des orientations de la recherche historique, parfois même d’initiatives individuelles comme celle de Daniel Cordier, son secrétaire particulier en 1942-1943. Elle ressortit aussi au champ plus large de l’histoire des mémoires, nécessairement plurielles, parfois concurrentes, de la période de la Seconde Guerre mondiale en France.

(1) Bénédicte Vergez-Chaignon, Jean Moulin, l’affranchi, Flammarion, 2018, p. 378.

Photographie : Jean Moulin, photographié par son ami Marcel Bernard, Montpellier, février-mars 1940. © Musée de la Libération de Paris-musée du général Leclerc-musée Jean Moulin.

Jean Moulin dans les politiques mémorielles depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale

Sébastien Ledoux, docteur en histoire, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université d'Amiens (UPJV), spécialiste des questions mémorielles et des politiques publiques de la mémoire, revient sur la manière dont le personnage de Jean Moulin s’inscrit dans les politiques mémorielles conduites entre 1945 et nos jours.

 Au moment de la Libération du pays, durant l’été-automne 1944, Jean Moulin a été arrêté et assassiné par les Allemands depuis plus d’un an. Les Français, avec le général de Gaulle à leur tête, rendent hommage à ceux qui ont su se lever contre l’occupant et célèbrent l’esprit et les valeurs de la Résistance. Jean Moulin, s’il est évoqué  lors des commémorations, n’occupe pas de place centrale dans ce champ mémoriel en construction. Il faut attendre le retour de De Gaulle au pouvoir et la cérémonie de panthéonisation de décembre 1964 pour que la figure du préfet résistant émerge véritablement.

0'11 : La mémoire de Jean Moulin après la Libération
2'50 : Les raisons de l'entrée du Jean Moulin au Panthéon
5'15 : La cérémonie de décembre 1964
8'30 : Jean Moulin, visage de la Résistance
10'22 : Jean Moulin, figure héroïque
11'58 : La mémoire de Jean Moulin à partir des années 1980
15'34 : Jean Moulin dans la nouvelle mémoire de la Résistance

Jean Moulin, le regard de Daniel Cordier

Sébastien Albertelli, docteur en histoire, spécialiste des services secrets de la France libre, nous explique l’importance historiographique du travail de Daniel Cordier, tant du point de vue du fond que de la méthode historique employée.

 À la fin des années 1970, Daniel Cordier est âgé de près de soixante ans. L’ancien secrétaire particulier de Jean Moulin entre l’été 1942 et juin 1943, s’est retiré de ses activités de marchand d’art. Le contexte politique de l’époque, les polémiques naissantes autour de la personne de Moulin le conduisent à se lancer dans une entreprise monstre, qui s’étend sur près de vingt ans. Il se fait historien pour rédiger une biographie de référence du fondateur du Conseil national de la Résistance.

0’09 : Le rôle de Jean Moulin dans la Résistance
2’42 : Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin
4’47 : Daniel Cordier historien
6’27 : Méthode historique et apport scientifique
8’47 : Daniel Cordier, biographe de Jean Moulin
11’16 : Le legs de Daniel Cordier

Max, Rex, etc... les pseudonymes de Jean Moulin

En 1947, les éditions de Minuit publient à titre posthume Premier combat, texte de Jean Moulin écrit durant l’hiver 1940-1941, dans lequel il raconte les événements dramatiques du printemps précédent. La courte préface, rédigée par le général de Gaulle, s’ouvre par ces mots : « MAX, pur et bon compagnon de ceux qui n'avaient foi qu'en la France, a su mourir héroïquement pour elle ». Max est l’un des pseudonymes de Jean Moulin lors de ses activités clandestines dans la résistance intérieure, pseudonymes restés bien vivants dans la mémoire nationale : Max, Régis, Mercier, Rex et d’autres encore.

Dès l’automne 1940, Jean Moulin utilise les services de la préfecture de Chartres pour se faire fabriquer de faux papiers au nom de Joseph Mercier. C’est sous cette identité qu’il quitte le territoire français en septembre 1941 pour l’Espagne, puis le Portugal et enfin l’Angleterre. Il s’agit de sa première incursion dans la clandestinité. Ce n’est pas pour autant son premier pseudonyme. Durant sa jeunesse, étudiant en droit passionné d’art, il signe du nom de Romanin les dessins qu’il publie dans la presse.

De retour en France, début janvier 1942, alors que le général de Gaulle lui a confié la « mission Rex », Jean Moulin s’installe à Lyon, en zone non occupée. Rex est le principal des pseudonymes utilisés lors de cette période. Il est également Régis. Cela relève d’une prudence essentielle en cas d’arrestation d’un contact. Taire son identité permet de se protéger de dénonciations obtenues notamment par l’emploi de la torture. Le pseudonyme sécurise également les échanges avec Londres. Même Daniel Cordier, qui assure son secrétariat et organise ses liaisons avec les mouvements de résistance entre juillet 1942 et son arrestation en juin 1943, ne connait pas le véritable nom de celui qu’il appelle « le patron ». Après son second séjour à Londres en mars 1943, alors qu’il s’installe à Paris pour travailler à la création du CNR, Jean Moulin devient Max.

Pour autant, ce basculement dans la clandestinité n’a jamais été complet. Lorsqu’il se rend dans la maison familiale de Saint-Andiol, il est Jean Moulin. L’ancien préfet n’est en effet pas recherché par les forces de police allemande ou du régime de Vichy. Au moment de baptiser la galerie d’art qu’il ouvre à Nice au début du printemps 1943, il choisit son ancien nom d’artiste, Romanin. Il est Max dans le monde de la Résistance et Jean Moulin, marchand d’art à Nice, en cas de contrôle de police.