Ritualisation, explicitation, individualisation et proximité : des essentiels pour une enseignante de CP de la circonscription 20B

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Nous avons donné ici la parole à une enseignante de CP et choisi de partager les questions qu’elle se pose sur son accompagnement à distance depuis trois semaines. Notre enseignante travaille dans une classe de CP dédoublé, dans une école publique de l’est parisien, d’un quartier populaire avec une réelle hétérogénéité sociale et culturelle et en voie de gentrification. Comment a t-elle adapter son enseignement? Quels sont les éléments majeurs qui l'ont guidé dans cette évolution?

Comment adapter mon enseignement à distance ?

Pour commencer, j’ai dû faire des choix déclare l’enseignante : accepter que chaque famille choisisse le moment opportun pour travailler, limiter les temps pour les apprentissages scolaires à une, voire deux heures par jour et resserrer mes attentes sur les fondamentaux. Cela garantit que je puisse raccrocher ainsi l’ensemble des douze élèves de ma classe et n’en perdre aucun en route.

J’ai choisi ensuite des contenus qui n’engagent pas, pour l’instant, des apprentissages ou des notions complètement nouvelles. Je me suis appuyée sur ce que les enfants savaient déjà faire, qu’ils pouvaient réinvestir et entraîner.
Enfin, j’ai privilégié des activités très ritualisées de manière à ce que les élèves puissent trouver des repères et devenir autonomes. J’ai limité les distracteurs pour qu’ils parviennent à se concentrer sur les tâches demandées.
Tous les jours, j’envoie les tâches prévues pour la journée par messagerie. Les élèves doivent faire un temps de lecture. En CP, il est impératif de consolider la technique/fluence. Je propose une activité d’écriture avec un début de phrase inductrice : « Ce qui me rend triste…, ce qui me rend heureux… Ce qui m’étonne… », une fiche de mathématiques et une fiche de compréhension. En échange, les élèves et leur famille, à leur rythme, me renvoient les photos de leur production.
Quand je rédige le message quotidien aux familles, j’essaye d’être le plus explicite possible en centrant leur attention sur ce que les élèves doivent comprendre et vont apprendre, j’explicite aussi de quelle manière, ils vont pouvoir accompagner le travail de leurs enfants. Pour les élèves, j’explique la tâche et sa réalisation. Je peux accompagner certaines notions de vidéos trouvées sur Canopé pour rendre plus explicite mon enseignement, par exemple pour le geste d’écriture. Je ne maîtrise pas ensuite la manière dont mes conseils vont être entendus. Je peux faire l’hypothèse que certaines productions d’élèves sont très encadrées, très étayées. Je me garde de tout commentaires moralisants ou culpabilisateurs. Je privilégie la consolidation de la relation avec les parents de mes élèves.

En démarrant ces nouvelles modalités de travail, j’ai eu peur de ne pas réussir ou de ne pas savoir comment à m’adapter aux différences entre les élèves. En effet, j’ai dans la classe des élèves avec des situations extrêmement variées : certains sont confinés à l’Ile de Ré et font leurs devoirs aidés de leur famille sur la grande table du jardin, tandis que d’autres travaillent dans leur chambre, sur leur lit de manière complètement autonome. Comment dans ces conditions m’adapter et pouvoir soutenir chacun sans laisser pour compte les plus démunis culturellement et matériellement ? L’accompagnement s’est peu à peu individualisé. Je propose dans le travail quotidien des tâches bonus, des liens vers d’autres sites (calculeTICE), des petits défis mathématiques, des activités proposées par les professeurs de la ville de Paris en arts visuels et en éducation musicale. L’individualisation se joue également dans le suivi. Pour deux familles de la classe, j’appelle quotidiennement les enfants et fait avec eux le travail demandé. Pour certain, c’est surtout un temps d’accompagnement qui soutient un élan très fort de vouloir apprendre et progresser. Pour d’autre, cela permet de resserrer l’attention, de l’aider à se concentrer sur la tâche et de mobiliser les efforts requis. Régulièrement j’appelle chaque famille, pour entendre lire chacun, pour valoriser, féliciter et remédier le travail fait.

Qu’est-ce qui a changé dans mes pratiques ?

Le confinement a permis de consolider les liens avec toutes les familles : celles que j’appelle tous les jours et qui placent une confiance totale dans l’école et l’accompagnement que je peux offrir, celles qui s’autorisent à poser des questions, celles qui ont envie de comprendre, de faire part de leurs difficultés, celles qui écrivent pour donner des nouvelles… Des limites, que chacun s’impose habituellement dans le temps scolaire ordinaire, ont été franchies. J’ai donné mon numéro et encouragé pour qu’on me sollicite. Les familles ont accepté que j’entre en visio chez elles. Une certaine distance a été abolie. Les relations se sont enrichies à parité d’estime, sans jamais aucun abus. J’en tire beaucoup de reconnaissance et de satisfaction.

Quelles réflexions ces évolutions soulèvent-elles en moi ?

Ces changements éclairent tout d’abord l’importance essentielle des interactions entre pairs : même si aucun des élèves de ma classe n’a décroché du travail scolaire, il manque, dans ces temps de confinement, le travail entre élèves. Plus personne n’est là pour entendre l’autre penser. Le confinement nous rappelle qu’on ne construit pas tout seul une réflexion, elle doit, pour raisonner, faire écho avec celle des autres. Les pairs sont essentiels.

De plus, pendant les trois dernières semaines, j’ai organisé le travail autour de révisions et d’entraînement de notions déjà travaillées. A la rentrée, se posera la question des nouvelles compétences à acquérir et donc de nouvelles modalités à mettre en œuvre. Comment confier aux familles, dans leur grande diversité, la responsabilité d’aider leurs enfants à conceptualiser la notion de la multiplication, par exemple. Comment penser qu’un enfant pourra s’approprier seul des notions si complexes sans un suivi de proximité ?

Quels essentiels pour moi sur mon métier?

L’importance du travail de proximité avec les familles : rendus important par le confinement, l’explicitation aux parents des objectifs et des enjeux liés aux savoirs est nécessaire, même dans les moments de classe ordinaires. Expliquer aux familles qu’apprendre à lire est une activité cognitive d’une très grande complexité est essentiel ; leur montrer toutes les compétences que leurs enfants doivent acquérir pour savoir lire permet de donner de la valeur et du mérite à chaque élève.

L’importance de l’école : dans la pratique ordinaire de la classe, on oublie l’importance de notre mission. On entend que l’école ne parvient pas à corriger les inégalités, on perd de vue notre importance puisqu’on nous dit ne peut rien changer. Cette période inédite a éclairé à nouveau notre métier : oui nous ne corrigeons pas tout mais nous sommes essentiels. Sans notre investissement, ces inégalités seraient encore plus criantes. C’est l’occasion de croire à nouveau dans notre fonction sociale et dans notre utilité. L’école reproduit les inégalités mais bon, quand même, elle améliore aussi !

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