Circonscription 18B - Goutte d'Or (archives)

Circonscription École Classe Académie Ministère

Téléchargements

Magali Venot mis à jour le 01/09/17
L’étude de la DEPP   18/03/14
Laurence Cyrulik mis à jour le 18/03/14

Violences à l’école élémentaire : un livre, des interviews, des articles de Cécile Carra (publié en mars 2010)

Cécile CARRA, enseignante-chercheure (IUFM du Nord-Pas-de-Calais, école interne de l'Université d'Artois, RECIFES et CESDIP), mène depuis plusieurs années des recherches sur les déviances scolaires.

Les deux interviews qui suivent rendent bien compte de la démarche, de l’étude et de ses conclusions. Pour approfondir, deux articles de l’auteur sont à consulter ci-dessous, dans l'encadré "En savoir plus".

Interview parue dans La lettre de l’éducation

Vous venez de publier Violences à l’école élémentaire (PUF), après avoir interrogé 2000 élèves et leurs enseignants sur leur expérience de la violence. En quoi cette recherche est-elle originale ?

Le thème de la violence en milieu scolaire a beaucoup gagné en visibilité depuis une vingtaine d’années et est progressivement devenu une priorité gouvernementale. Cette étude est particulière, car elle porte sur un niveau du système éducatif relativement délaissé par les sociologues : l’école.
Son autre originalité tient au fait qu’elle s’attache au point de vue de ceux qui vivent les phénomènes de violence au quotidien et dont l’expérience reste dans l’ombre, à savoir les enseignants et les élèves.

Pourquoi avoir pris cette approche ?

J’avais déjà appliqué une démarche comparable lors d’une étude sur la violence au collège. Je suis partie du constat que la représentation des violences en milieu scolaire se fait principalement au travers du prisme des adultes.
On définit la violence selon des critères extérieurs, en opposant auteurs et victimes, enfants et enseignants, en imputant les actes déviants à la seule personnalité des enfants...
Or les phénomènes de violence sont bien plus complexes : ils sont le fruit d’un contexte et de relations interpersonnelles, et peuvent être perçus de manières très différentes.

Comment perçoivent-ils la violence dans leur quotidien ?

Pour les élèves, la violence a principalement pour cadre la cour de récréation. Il s’agit d’une violence par le geste, qui se manifeste par des bagarres, des coups, etc. Ces actes de confrontation jouent un rôle central dans la socialisation de l’enfant : ils permettent de construire et de réguler les rapports entre pairs. Il s’agit d’un mode de régulation paradoxal, à la fois nécessaire et dénoncé par les écoliers.
Des élèves peuvent se déclarer à la fois auteurs et victimes de violences, ce qui relativise fortement la pertinence de cette opposition.
Les enseignants, quant à eux, sont surtout sensibles à la violence verbale et à tout ce qui empêche le bon fonctionnement de la classe. Lorsqu’ils se disent « victimes » de violences, ils mettent en avant leurs difficultés avec des « éléments perturbateurs ».
Mais, plus encore qu’avec les élèves turbulents, c’est dans les conflits avec les parents que se cristallise leur expérience de la violence.
Tout ce qui constitue une remise en cause de leur autorité et de leur identité professionnelle est mal vécu.

Quelles sont les réponses apportées par les écoles à ces différentes formes de violence ?

La réponse la plus répandue reste la sanction, même si l’on parlera plus volontiers de « punition » à l’école primaire. Sur les 2 000 écoliers interrogés, plus d’un sur deux déclare avoir été puni au cours de l’année scolaire. C’est énorme ! Or, c’est dans les écoles où l’on recourt le plus à la punition que la violence est la plus présente... De quoi remettre en question l’efficacité de cette méthode.
Certaines écoles mettent en œuvre des réponses collectives, impliquant l’ensemble de l‘équipe pédagogique et des supports comme le règlement de l’école.
D’autres adoptent un mode plus défensif en opposition aux parents et aux élèves.
Enfin, d’autres encore tentent de construire un « climat d’école » favorable à l’enseignement et responsabilisant pour les élèves.
A caractéristiques sociales égales, les écoles où règne ce « climat » propice sont moins touchées par la violence. L’observation montre que, si les enfants pensent que leur enseignant a confiance en leurs possibilités de progresser, ils sont moins sujets à des comportements violents.

Quel regard portez-vous sur la politique de l’éducation nationale en la matière ?

La tendance est d’imputer les comportements violents des enfants à leur seule personnalité. On stigmatise les milieux populaires, véritables boucs émissaires du politique, sans tenir compte des situations particulières et du rôle complexe que joue la violence dans les relations entre enfants, parents et enseignants. Depuis 1990, les pouvoirs publics cherchent à externaliser la gestion de la violence à l’école.
Quand on crée des partenariats entre la police, la justice et l’enseignement, on se trompe : à part pour les questions plus grave de délinquance, il est illusoire de croire que l’on pourra répondre à un problème interne à l’école en faisant intervenir des acteurs qui lui sont totalement étrangers.

(publié dans La lettre de l’éducation - n°641 - 21 septembre 2009)

Interview publiée par le Café pédagogique

Quand on pense à la violence scolaire c’est l’image du lycée professionnel ou du collège qui s’impose. A l’école on pense à "La guerre des boutons". Existe-elle vraiment cette violence à l’école ? Quelle forme prend-elle ?

A l’école primaire, on pense de moins en moins à l’image finalement sympathique de « La guerre des boutons » mais de plus en plus à l’enfant violent : de plus en plus violents et de plus en plus jeunes, le manque de repères ou les troubles du comportement expliquant cette violence. L’ouvrage montre l’importance d’une violence physique entre élèves (plus de 40 % des élèves disent avoir subi des violences). Il s’agit essentiellement de bagarres et de coups échangés dans les cours de récréation.
Mais loin d’être pathologique et de relever d’un déficit de socialisation, cette violence physique s’inscrit dans une sociabilité enfantine régulant les rapports entre pairs par la confrontation physique.
Cette modalité d’action est dénoncée par les enfants mais elle leur apparaît nécessaire, ou plus précisément, tant qu’elle apparaît nécessaire ; c’est-à-dire en particulier tant que les réponses apportées par les enseignants n’obtiennent pas suffisamment de reconnaissance.

Vous dites que les enseignants sont absents de l’univers de violence des enfants. Ils ne la voient pas ?

Les enseignants sont préoccupés par d’autres faits, ceux qui entravent le déroulement de la classe mais surtout les conflits avec les parents d’élèves.
Dans deux tiers des cas, les enseignants mettent ainsi en cause les parents dans les violences qu’ils déclarent subir. Les conflits avec les parents portent sur la contestation d’une décision de l’enseignant concernant leur enfant, contestation d’une note ou d’une punition.
Les difficultés avec les élèves se jaugent essentiellement à l’aune de la présence d’ « éléments perturbateurs », éléments qui empêchent le déroulement des activités scolaires, en contestant les décisions enseignantes. Si les professeurs éprouvent différemment les situations, celles qui sont qualifiées de violentes apparaissent très majoritairement en réaction à une demande de l’enseignant.
Ces situations ne sont pourtant pas toute dénoncées comme violences. Elles le sont quand l’enseignant le vit comme une atteinte à son statut et à son autorité. Cette interprétation est soutenue par le sentiment d’un manque de reconnaissance professionnelle alors que les élèves qu’ils doivent instruire ne seraient pas suffisamment socialisés, voire sans socialisation.

Cette violence a-t-elle une origine sociale ?

Même en adoptant le point de vue des écoliers et des enseignants pour définir la violence, les taux obtenus par écoles à partir des déclarations des enquêtés montrent de fortes variations.
Le groupe réunissant les écoles obtenant un taux de violence significativement plus élevé que la moyenne concentre aussi les élèves issus des milieux populaires les plus précarisés.
La violence apparaît ainsi liée aux inégalités sociales et conduit donc à s’interroger sur la place reconnue à ces populations dans notre société. D’ailleurs, à caractéristiques sociales similaires du public scolarisé, l’expérience de violence des élèves peut différer fortement d’une école à une autre, y compris au sein d’un même réseau d’éducation prioritaire ou au sein d’une même zone de prévention de la violence.
Des écoles qui ne font l’objet d’aucun classement institutionnel se distinguent également par des taux de violence fortement différents : elles représentent presque la moitié des écoles que l’on retrouve dans le groupe d’écoles aux taux de violence les plus élevés.

Un des apports les plus importants de votre livre c’est de montrer que la violence est aussi en lien avec l’école. L’école fabrique de la violence ?

Le climat d’école contribue à atténuer ou exacerber l’expérience de violence des écoliers. Trois composantes de ce climat apparaissent essentiels dans la variation de la violence d’une école à l’autre : le climat de travail, le climat éducatif et le climat de justice.
Dans les écoles qui apparaissent les plus violentes, le sentiment d’arbitraire et d’injustice des élèves y est aussi le plus développé, les sanctions y sont les plus fréquentes. Les élèves se voient renvoyer l’image de mauvais élève sans perspective de progression et qui ne méritent pas un soutien de l’enseignant.
Dans les écoles qui parviennent à mieux se préserver, le climat de travail, le climat éducatif et le climat de justice apparaissent particulièrement bons.

Il y a aussi ce chiffre assez terrible : un prof sur 10 auteur de violence. Peut-on vraiment le généraliser ?

Des enseignants déclarent en effet avoir répondu aux écarts de comportement de leurs élèves par la violence : « J’ai attrapé un élève par les vêtements et je l’ai jeté dehors avec force », « un enfant a fait une crise lors de la cantine. J’ai essayé de le contenir, de le calmer par une attitude ferme et posée mais sans effet. J’ai donc dû le porter de force, dans la classe pour finalement avoir le “dessus” et récupérer la situation ».
Ces réactions apparaissent comme des stratégies pour faire face et « sauver la face ». La violence reconnue par les enseignants apparaît comme un dernier recours, affirmé comme nécessité sur fond d’impuissance et de culpabilité.

Ne prenez vous pas le risque de jeter le discrédit sur l’école et de décourager les enseignants ?

La description des violences agies ou subies donne à voir les problèmes rencontrés dans l’exercice quotidien du métier, l’idée de violence polarisant les divergences, cristallisant les problèmes. L’interprétation en terme de violence est soutenue par un sentiment d’impuissance face aux situations rencontrées et celui d’un manque de reconnaissance professionnelle. Ainsi, au delà des chiffres, c’est l’évolution du métier qu’il convient d’interroger dans un contexte de pression de plus en plus grande sur l’école et de critique grandissante via les évaluations nationales et internationales sur le travail enseignant.

Certaines écoles avec un public difficile ont un faible taux de violences. Comment font-elles ?

Le climat participe d’une différenciation entre les écoles, tout particulièrement dans les milieux populaires.
Il provient parfois d’une politique éducative réfléchie et volontaire menée par l’équipe enseignante autour d’un projet pédagogique fort à l’instar de l’école étudiée dans mes travaux et se réclamant de la pédagogie Freinet.
Plus généralement, les pratiques professionnelles, à partir desquelles s’instaure un bon climat d’école, reposent sur une dimension plus collective du travail enseignant tant au niveau de l’instauration d’un ordre scolaire via le règlement qu’à celui des apprentissages.
Ces pratiques se caractérisent par des dispositions générales des enseignants par rapport à leur métier et aux élèves, s’attachant moins à une grandeur perdue du métier qu’à la relation aux enfants, concevant leur tâche comme devant conjuguer socialisation et instruction et croyant qu’ils peuvent faire progresser les élèves tout en s’attachant à le faire.

Du coup, peut-on donner des conseils aux enseignants et à l’institution ?

Si l’on prend au sérieux les déclarations des plus de 2000 élèves et de leurs enseignants, la violence à l’école élémentaire renvoie aux relations entre écoliers, entre élèves et enseignants, et, entre enseignants et parents d’élèves. Il convient donc de ne pas externaliser les problèmes, en les renvoyant à des personnalités violentes ou des milieux familiaux déficients. Les réponses les plus courantes sont des réponses au cas par cas et des punitions au coup par coup, ne permettant pas de stabiliser la situation pédagogique ni la relation professionnelle aux parents. Un travail d’équipe sur le règlement et le projet d’école contribuent à la fois à des pratiques plus cohérentes et donc moins productrices de sentiment d’injustice et recentrées autour des apprentissages des élèves.

Couverture du livre de Cécile Carra - PUF

Café Pédagogique (mercredi 23 septembre 2009) Ouverture vers une nouvelle fenêtre

Cécile Carra, enseignante-chercheur (IUFM Lille)
Violences à l’école élémentaire : l’expérience des élèves et des enseignants

(éditions PUF - 2009 - 170 p.)

 

 

  • « Violences à l’école et "effet-établissement" : monographie d’une école "Freinet" en éducation prioritaire »
    Déviance et Société
    2009, Vol. 33, n° 2 (p 149 à 172 - 25 p.)

    Cet article présente la monographie d’une école élémentaire située en milieu urbain et accueillant un public issu des milieux populaires les plus précarisés. Trois ans après l’arrivée d’une nouvelle équipe pédagogique se réclamant de la pédagogie Freinet, cette école, qui était alors fuie pour des problèmes de violence, a non seulement perdu sa mauvaise réputation mais est devenue attractive.
    L’analyse des données recueillies pendant cinq ans dans cette école et la comparaison avec trente autres écoles font apparaître un effet-établissement reposant sur un travail d’équipe conséquent autour d’un projet pédagogique fort, structurant les pratiques professionnelles et les relations avec les élèves et leurs parents.

  • « Pour une approche contextuelle de la violence : le rôle du climat d’école »
    International Journal of Violence and School (8 juin 2009 - 22 p.)

    L’analyse met en évidence l’importance de trois composantes du climat d’école – le climat de travail, éducatif et de justice – sur le climat de violence montrant simultanément les liens étroits entre rapport au travail scolaire et à l’école d’une part et rapport aux autres et aux normes scolaires de comportement d’autre part.